Le développement de la manière de bouger des samouraïs est indissociable du port de l’armure japonaise, dont la conception évolue du XIIIe au XVIe siècle pour allier protection et mobilité. L’assemblage des plaques de cuir et de fer lacées, étudié dans des collections de musées tels que le Musée national de Tokyo ou le Metropolitan Museum of Art, révèle une logique sophistiquée : chaque pièce est pensée pour nuire le moins possible à la mobilité du combattant. Les protections des bras et des épaules ; kote et sode ; sont souvent amovibles et reliées au plastron (dō) par de fines attaches, permettant un mouvement relativement libre du membre supérieur malgré la lourdeur de l’ensemble. Les photographies et moulages d’armures de la période Muromachi montrent que les épaules et les bras sont généralement rentrés vers l’avant, contrairement à la posture occidentale plus redressée où les épaules sont tirées en arrière et le torse bombé. Cette posture, typique des samouraïs, augmente l’espace entre les omoplates, permettant une rotation de l’épaule plus fluide et un dos plus large, essentiel pour l’absorption des impacts de flèches ou de frappes d’armes blanches.
Le port de l’armure influence également la posture des hanches et des jambes. Les pièces d’armure de cuisse (haidate) et de bassin limitent la rotation des hanches, rendant difficiles certains mouvements rotatifs utilisés pour générer de la puissance dans les frappes. Cette contrainte impose aux combattants de développer des capacités autres qu’athlétiques, comme la précision du placement, le contrôle du centre de gravité et l’anticipation. Il en découle l’importance de positions basses comme Ichi Monji, Iai Goshi, ou encore des techniques de lignes droites, qui permettent de frapper avec efficacité tout en restant stables malgré le poids de l’armure. L’étude des armures exposées dans les musées européens et japonais permet de comprendre comment la conception de ces pièces a façonné l’ergonomie et le style de combat des samouraïs, et comment ces contraintes sont encore perceptibles dans le Kenjutsu que nous pratiquons à Lausanne, où la pratique de techniques historiques se fait en respectant cette logique corporelle.
C’est précisément la raison pour laquelle le Gekiken Kai, , intègre dans son enseignement à la fois le kihon et le Kumi Uchi (gekken en armure). L’entraînement en armure permet non seulement d’approfondir le travail technique des kihon, mais aussi de ressentir directement l’exigence imposée par le poids et la rigidité des pièces. La pratique du combat en armure diffère de la pratique « civile » : elle exige de protéger les zones non couvertes par l’armure ,la gorge, les aisselles, l’arrière des genoux, les plis de l’aine ; tout en gérant un contact plus rapproché et un corps à corps fréquent. Cette exigence historique permet aux pratiquants de développer le ma-ai (distance), le kensen (ligne du sabre) et la lecture de l’adversaire dans des conditions proches de celles qu’avaient les samouraïs.
L’évolution des armures du XIIIe au XVIe siècle, des ō-yoroi initialement destinés à la cavalerie aux dō-maru et haramaki plus compacts, montre également que la stratégie martiale influençait directement la forme corporelle et la manière de combattre. Les armures médiévales japonaises étaient conçues pour encaisser les flèches et les lances tout en permettant la manipulation de la lance et du sabre. Les modèles conservés dans les musées révèlent des détails fascinants : l’articulation des kote, la courbure des plaques de bras et de jambes, la superposition des écailles de cuir et de métal, tous conçus pour faciliter la mobilité et la rotation du tronc. Ces éléments montrent que le style de combat des samouraïs n’était pas dicté par la force musculaire brute mais par l’optimisation du corps et du sabre au sein de contraintes matérielles précises.
Les manœuvres martiales en armure ne se réduisent pas à porter des frappes brutales : les textes historiques et les études d’armurerie montrent que les samouraïs utilisaient des techniques très spécialisées pour exploiter les faiblesses structurelles de leur propre armure ou celle de l’adversaire. Par exemple, l’utilisation du kabutowari, une sorte de dague ou d’outil pire‑à‑percer, était conçue précisément pour crocheter les cordons de l’armure, exploiter les articulations ou viser des zones vulnérables comme les aisselles. Le kabutowari permettait également de dévier un sabre et de désorganiser la protection du casque ou du plastron.
Les samouraïs combattaient souvent en portant des armes d’hast comme la naginata ou la yari, particulièrement efficaces en confrontation armée : selon des études sur les armures anciennes, la naginata, avec sa longue hampe et sa lame incurvée, permettait de maintenir l’adversaire à distance tout en exploitant les ouvertures de l’armure. De plus, les combats au sabre sous armure exigeaient une approche très différente du kenjutsu en condition non armurée. Au lieu de grands coups larges, on observe dans les écoles anciennes une préférence pour des frappes courtes, des estocs précis, des manipulations de lame au contact et des enchaînements où le sabre s’appuie sur l’armure pour générer du levier ou du déséquilibre. Ces stratégies requièrent un haut degré de maîtrise technique et une compréhension intime de la structure de l’armure.
Le port de l’armure impose une posture et une mécanique du corps spécifiques : la rigidité des plaques, la contrainte des articulations et la limitation des mouvements rotatifs forcent le guerrier à utiliser des principes non athlétiques tels que le placement du centre de gravité, la compression axiale et la génération de puissance à partir du tronc plutôt que des bras. Ce type de combat en armure est donc un véritable exercice de kokyū et de zanshin, car chaque geste doit être économisé, calibré, et chargé d’intention, non seulement pour porter une frappe efficace, mais aussi pour résister, absorber et riposter tout en minimisant les risques d’exposition
Dans notre pratique contemporaine au dojo de Lausanne, cet héritage est pleinement intégré. Les techniques apprises en armure permettent de développer la précision et l’économie de mouvement : chaque frappe doit être dirigée, chaque pas mesuré, chaque position consolidée. Le passage du kihon au Kumi Uchi oblige le corps à recréer les automatismes des anciens, en respectant la posture adaptée aux contraintes historiques. L’introduction d’une partie « full contact » dans l’entraînement, qui se rapproche des tournois modernes d’escrime en armure, permet également de tester ces principes dans un contexte plus dynamique et compétitif, tout en conservant l’esprit du sabre japonais et du combat historique.