Dans les écoles de sabre japonaises comme dans les traditions européennes d’arts martiaux historiques, l’idée d’initiative véritable, celle qui naît avant même l’acte, occupe une place centrale.
Le Sen no Sen japonais, concept fondateur de l’escrime au sabre trouve un étonnant écho dans les écrits des maîtres d’armes occidentaux, au point que l’étude croisée de ces corpus éclaire avec une précision nouvelle ce que signifie réellement « agir avant l’action », c’est-à-dire frapper non pas dans la réaction, mais dans l’intention même de l’adversaire, à l’instant où l’énergie se forme mais ne s’est pas encore manifestée. Musashi, dans le Gorin no Sho, décrit précisément cet espace subtil : « Quand l’adversaire pense attaquer, attaques-le avant qu’il ne frappe. » Cette phrase, souvent interprétée comme un simple conseil tactique, révèle en réalité une conception métaphysique du temps martial. Musashi ne parle pas du moment où l’adversaire commence son geste, mais du moment où la décision de l’adversaire se cristallise intérieurement. Il écrit encore : « Saisissez ce que l’ennemi veut faire et empêchez-le d’y parvenir », ce qui est l’essence même du Sen no Sen : un acte qui interrompt un futur encore en gestation.
Cette compréhension du temps martial n’est pas propre au Japon. Les maîtres du Saint-Empire romain germanique, notamment Johannes Liechtenauer et ses commentateurs du XVe siècle, expriment dans un vocabulaire différent une idée presque identique. Liechtenauer insiste sur le Vor (l’initiative), le Nach (la réaction) et le Indes (le moment au sein du mouvement). Le Vor orthodoxe correspond vaguement au Sen japonais, le fait d’attaquer le premier. Mais ce qui rapproche le plus le discours européen du Sen no Sen, c’est la notion d’Indes, cet instant , où l’on agit non pas avant, ni après, mais dans l’intention de l’adversaire. Talhoffer écrit un siècle plus tard : « Quand il lève l’arme, alors va vers lui aussitôt, car dans son lever repose ton avantage. » On reconnaît exactement l’« instant intérieur » décrit par Musashi lorsqu’il parle d’entrer dans l’esprit de l’adversaire, et non simplement dans son espace physique.
Le parallèle devient encore plus frappant lorsqu’on étudie les maîtres italiens comme Fiore dei Liberi , qui insiste sur la « presa di tempo » : prendre le temps où l’adversaire s’ouvre non pas par incapacité, mais par l’acte même de vouloir agir. Fiore décrit ainsi le colpo di villano, le coup du « vilain », qui saisit l’adversaire au moment où il entame sa propre attaque, c’est-à-dire lorsque sa structure est momentanément perturbée par son intention. De la même manière, Musashi recommande d’attaquer « dans le vide » créé par l’adversaire lorsqu’il formule une intention : ce vide n’est pas spatial mais temporel.
Le Sen no Sen exige donc une compréhension intime du rythme, du hyoshi, que Musashi considère comme le fondement de toute victoire : « Sans comprendre les rythmes, vous ne pouvez battre aucun ennemi. » Dans les arts martiaux historiques européens, Fiore parle du « gioco largo » et du « gioco stretto », les jeux large et étroit, non comme des distances fixes mais comme des régimes dynamiques où la moindre accélération dans l’intention change la structure de l’assaut. Liechtenauer, de son côté, évoque le « fühlen », le « ressenti » dans la liaison des lames : percevoir dans la pression adverse l’intention de pousser, tirer ou couper. Cet art du ressenti n’est autre que la lecture du sen, cette capacité à déceler les perturbations dans la structure mentale et corporelle de l’adversaire.
Ce qui distingue la formulation japonaise, cependant, est la dimension philosophique du sen. Go no sen correspond à répondre après, sen no sen à répondre en même temps, et sen sen no sen à agir avant même que l’intention de l’adversaire ne se forme complètement. Ce dernier niveau, le plus subtil, correspond en AMHE non plus au Vor, mais au dépassement du Vor, moment où le combattant impose un rythme tel que l’adversaire n’a plus la capacité de générer sa propre intention. C’est ce que les glossateurs de Liechtenauer appellent « rompre le temps de l’adversaire », et que l’école italienne décrit comme « frappare a tempo », frapper dans un temps où l’adversaire n’a pas le loisir de prendre sa décision.
Musashi, dans le Livre de l’Eau, donne un exemple célèbre : « Lorsque l’adversaire se prépare à frapper, vous devez l’atteindre avant qu’il n’achève sa préparation. » Ce n’est pas une simple anticipation mécanique ; c’est une absorption du rythme interne de l’adversaire, un acte presque psychologique, où l’on devance la pensée de l’autre en créant une pression mentale telle qu’il est forcé dans un schéma prévisible. Les escrimeurs européens décrivent la même idée à travers les feintes de tempo, les menaces qui provoquent une réaction déterminée, permettant ensuite d’agir « dans le temps » de cette réaction. Marozzo note : « Fais qu’il soit forcé de faire ce que tu veux. » Musashi : « Fais que l’adversaire mène les choses comme tu l’as décidé. »
Les deux traditions, séparées par la géographie et le contexte culturel, convergent dans une compréhension du combat où celui qui maîtrise le temps maîtrise le combat.
Dans la lignée du Shinkage-ryū, la question du sen n’est pas abordée comme une simple stratégie temporelle mais comme un principe fondamental d’existence martiale, au point que les documents historiques de l’école, depuis les premiers écrits attribués à Kamiizumi Ise-no-Kami Nobutsuna jusqu’aux commentaires politiques et martiaux de Yagyū Munenori, en font un pivot doctrinal. Le Sen no Sen, ou la capacité d’agir non seulement avant l’acte mais avant la cristallisation même de la volonté ennemie, est au cœur de cette dynamique. Le Heihō Okugi-sho attribué à Kamiizumi décrit explicitement que « vaincre consiste à s’accorder au mouvement de l’adversaire avant que ce mouvement ne devienne forme ». Dans cette tradition, le sabre n’intervient pas contre le geste, mais contre la naissance du geste.
Yagyū Sekishūsai reprend cette idée dans le Yagyū Kassen no Sho, lorsqu’il affirme : « Lorsque l’intention de l’adversaire commence à bouger, coupez cette intention. » . Ce passage est essentiel : il établit que l’objet du sen dans le Shinkage-ryū n’est pas le corps adverse, ni même son sabre, mais son kokoro, son pouvoir de décision.
Le Sen no Sen devient alors une pratique de détection psychophysiologique, où l’on apprend à sentir l’équilibre interne de l’adversaire, ses tensions résiduelles, sa respiration, l’orientation de son regard, la modification presque imperceptible de ses appuis. Dans les textes de Sekishūsai, le marobashi joue ici un rôle clé : considéré comme l’okugi , le « secret suprême » , il est décrit comme « un mouvement sans forme, ni avant, ni après », un état où le sabreur se trouve partout en même temps et saisit l’initiative universelle. Dans le marobashi, le Sen no Sen devient réalisable parce que la notion même de priorité — être le premier ou le second à agir — disparaît, remplacée par un état de disponibilité totale où l’on agit dans le même temps que l’intention adverse.
Pour un pratiquant moderne de kendo ou de kenjutsu, comprendre Sen no Sen ne consiste pas seulement à frapper plus vite. Il s’agit de percevoir l’onde d’intention, la micro-déformation du corps adverse, la respiration qui se suspend, les épaules qui flottent, la main qui se crispe un dixième de seconde avant l’action. Sen no Sen n’est pas une technique, mais un état d’esprit. C’est l’endroit où la stratégie rencontre la perception, où la psyché de l’adversaire devient le véritable terrain du duel.
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